Energie : un enjeu économique avant tout, et un levier écologique à ne pas négliger
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- Auteur : Amaury Beautru
Dans un magasin bio, l'électricité ouvre les portes, fait tourner les meubles froids, éclaire les rayons, alimente les caisses, etc. Elle est partout, consommée à toute heure et pourtant on ne la voit pas, sauf sur les charges du commerce. La crise énergétique de 2021-2022 a rappelé douloureusement à quel point ce poste de dépense pouvait peser sur l'équilibre économique. Il peut représenter jusqu'à 30 % du résultat net dans la distribution alimentaire, selon Perifem. Des factures multipliées par trois, des trésoreries fragilisées, et pour quelques adresses, une mise en péril de l'activité. Depuis, le secteur a changé de braquet.
Pas le premier levier de décarbonation
Avant d'entrer dans le détail des actions menées, un recadrage s'impose. Car si l'énergie est un sujet économique majeur pour les magasins bio, son impact sur le bilan carbone global d'un distributeur reste, en proportion, modeste. Chez Biocoop, Ronan Lafrogne, directeur RSE, le résume clairement : « Le magasin en lui-même représente environ 3 % de notre empreinte carbone. 63 % proviennent des produits vendus. » L'acheminement des marchandises vers les points de vente pèse davantage, et les déplacements des clients (en voiture thermique pour l'essentiel) constituent deux postes majeurs que le distributeur ne maîtrise pas directement.
Cela ne signifie pas que l'énergie en magasin est un non-sujet. Et pour des enseignes dont l'ADN est ancré dans des convictions environnementales, la dimension symbolique et psychologique du sujet n'est pas anodine. « Agir sur sa consommation d'énergie, c'est agir pour son compte de résultat et pour la planète : deux aspects qui parlent naturellement aux magasins bio », résume Rémi Genestier, chef de projet énergie au cabinet de conseil R3.
La crise comme accélérateur
La flambée des prix de l'électricité a eu un effet de révélateur. Début 2021, le mégawattheure était facturé autour de 42 € hors transport, contre 90 € en 2025, selon les données de Perifem. Avec une forte variabilité. Pour certains magasins peu protégés par des contrats à cette époque, le choc a été frontal. Le Grand Panier Bio de Montauban-de-Bretagne (35), a pris des mesures radicales : condamner quelques mètres linéaires de froid pour s'en servir de réserve et ainsi éteindre la chambre froide, ou habiller ses équipes de vêtements techniques plutôt que de chauffer. « Une consommation optimisée, sans sacrifier le confort du personnel », assure Edith Fortin, la gérante.
À plus grande échelle, les enseignes ont répondu par des plans d'investissement structurants. Chez Naturalia, Francesca Giallonardo, responsable technique du parc, décrit une modernisation en profondeur : « La crise de 2022 a été un moment clé. Nous avons lancé un plan ambitieux qui a permis de remplacer plus de 80 % des meubles froids ouverts par des modèles fermés, et de convertir l'ensemble de nos magasins à l'éclairage LED. » Le résultat est visible : selon Perifem, les enseignes de la distribution ont réduit de 15 % leur consommation d'énergie électrique depuis 2022, grâce à une combinaison de sobriété comportementale et d'investissements matériels.
Froid : chantier prioritaire
Dans un magasin bio, le poste froid est de loin le premier consommateur d'électricité. Les meubles frigorifiques fonctionnent sans interruption, été comme hiver. Passer à des meubles fermés génère une économie de l'ordre de 30 à 40 % sur ce poste, selon Rémi Genestier. Un gain considérable, d'autant qu'il peut s'accompagner d'aides financières via les Certificats d'Économies d'Énergie (CEE). « Quand on déduit les économies dégagées et les subventions de l'investissement initial, le reste à charge peut être très intéressant », précise-t-il. À noter que la question du fluide frigorigène mérite une attention particulière (lire p. 22).
L'éclairage LED, quant à lui, génère environ 50 % d'économie sur la lumière, mais ce poste ne représente qu'une petite fraction de la facture globale. « C'est plus accessible économiquement, mais avec moins d'impact », nuance Rémi Genestier. Cela n'en fait pas un chantier à négliger.
Sobriété d'abord, investissement ensuite
Avant de mobiliser des capitaux, les experts s'accordent sur un principe : commencer par la sobriété. Rémi Genestier estime qu'on peut viser entre 0 et 15 % d'économie sans aucun investissement, simplement en pilotant mieux. Biocoop partage depuis plusieurs années une liste de bonnes pratiques avec ses magasins associés dans cette optique.
Un audit énergétique, facturé 6 000 à 8 000 € selon R3, permet d'identifier précisément les gisements d'économies avant d'engager des travaux. Naturalia s'appuie pour sa part sur des contrats de performance énergétique (CPE) couvrant la quasi-totalité de son parc, avec un rapport mensuel des consommations et des alertes en cas de dérive. « Ces contrats permettent un suivi précis et l'identification rapide des écarts », explique Francesca Giallonardo.
Pour plusieurs enseignes bio, la question du fournisseur d'électricité dépasse le seul calcul économique. Chez Biocoop, l'approvisionnement en énergie renouvelable est non négociable. « Quand Enercoop a traversé des difficultés en 2021 et 2022, nous n'avons pas renoncé à notre partenariat », souligne Ronan Lafrogne. Biocoop a néanmoins référencé une dizaine de fournisseurs alternatifs, tous soumis aux mêmes exigences. Satoriz s'approvisionne également à 100 % auprès d'Enercoop, et étudie des projets d'approvisionnement locaux (lire p. 25). Naturalia, en revanche, se cache derrière son implantation urbaine : « Il est difficile d'opter pleinement pour une énergie 100 % verte en milieu urbain pour le moment », justifie Francesca Giallonardo.
Vers de nouveaux chantiers
Au-delà des actions déjà engagées, de nouveaux sujets émergent. L'installation de panneaux photovoltaïques reste pertinente, mais dans une logique d'autoconsommation seulement. Biocoop a équipé ses plateformes logistiques. À l'échelle des magasins, la question est encore peu tranchée. En 2025, le leader de la bio a également expérimenté le blanchiment de toiture via une peinture à base de coquilles d'huîtres, pour réfléchir les rayons du soleil et réduire les besoins en climatisation.
Enfin, la question des bornes de recharge pour véhicules électriques sur les parkings est un chantier en gestation, porteur d'enjeux à la fois réglementaires et pratiques (lire encadré).
L'énergie, longtemps traitée comme un coût subi, est devenue un chantier stratégique. Les enseignes les plus avancées l'ont compris : maîtriser sa consommation, c'est sécuriser son modèle économique tout en avançant vers ses engagements environnementaux. Un double bénéfice rare, qui mérite qu'on s'y attarde.