Entretien avec Charles Kloboukoff, biberonné à la bio, il en incarne les valeurs historiques
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- Auteur : Propos recueillis par Magali Monnier
Charles Kloboukoff a fondé Compagnie Léa Nature en 1993 et en assure la présidence.
Un passage de relai. Régis Pelen, président du conseil de surveillance de La Vie Claire, s'était prêté au jeu de l'entretien dans le dernier numéro de Circuits Bio et souhaitait soumettre Charles Kloboukoff, président fondateur de Léa Nature, au même exercice. C'est chose faite.
Les deux dirigeants se connaissent depuis près de 40 ans. Alors que l'ainé était le principal fournisseur national de produits diététiques, son cadet s'installait sur le banc des acheteurs de la catégorie chez Les Mousquetaires. Mais leurs liens remontent à bien plus tôt. La famille Kloboukoff, convaincue de l'intérêt de la médecine douce, remplissait ses placards de produits La Vie Claire quand Charles n'était qu'un enfant. Tombé dans la marmite de la potion bio dès son plus jeune âge (bien que le label AB n'existait pas encore), il est à la tête, à 61 ans, de Compagnie Léa Nature (500 M€ de CA, 20 marques, 2 000 salariés).
Quel a été l'évènement le plus marquant dans votre carrière ?
Probablement la création de l'association Bio Valeurs, en 2017. Suite à une discussion lors d'un salon Biofach, avec Claude Gruffat, le président de Biocoop de l'époque, Philippe Thomazo, directeur général d'Ecocert et Didier Perreol, déjà engagé au Synabio, nous nous demandions « mais où va le marché bio ? ». Face à l'émergence de multinationales qui s'y lançaient avec les méthodes marketing du conventionnel, nous voulions aider la filière à conserver ses valeurs et son authenticité. Nous avons été rejoints par une dizaine d'acteurs représentatifs des racines de la bio à l'instar de Belledonne, Biolait, Arcadie, Écotone, etc. Ensemble, nous organisions des groupes de réflexion pour ensuite porter des messages aux syndicats de la bio à propos de ce que l'on devait préserver, des frontières à ne pas dépasser, etc. J'ai vécu cette période comme un tournant où nous assistions à une certaine fragmentation de l'offre labellisée. C'était la naissance d'une bio à deux vitesses.
Quelle est la place de la grande distribution sur le marché bio ?
Nous voyons rarement un néoconsommateur de bio aller directement en réseau spécialisé bio. Chaque circuit de distribution a son intérêt. Quand les GMS permettent de recruter des acheteurs, les magasins bio fidélisent. À condition que ceux-ci soit capables, au-delà de leur diversité d'offre, d'être comparables à la grande distribution en termes de prix sur les 20/80.
Quel regard portez-vous sur le marché de l'hygiène-santé-beauté qui souffre actuellement en réseau bio ?
Il a été trop perçu comme une catégorie de produits à marge destinés à compenser la rentabilité des rayons où celle-ci a été sacrifiée pour rester compétitif. L'accent a été mis sur l'alimentaire car c'est ce qui fait venir le chaland, mais les marques de santé - beauté ont un fort pouvoir de fidélisation à ne pas négliger. J'espère qu'un effort de pédagogie et de valorisation de l'offre sera réalisé dans les prochaines années, de façon à disposer d'un magasin bio alimentaire et d'une sorte de drugstore très professionnalisé au sein du même univers.
Quel est le plus grand défi à venir pour la bio ?
Face à un risque de concentration des acteurs du marché, les entreprises spécialistes de la bio devront réussir à conserver leurs valeurs et engagements. Il ne faudrait pas qu'elles se fassent racheter pour devenir une simple branche au sein d'entreprises conventionnelles. Une menace qui pourrait arriver aussi lorsque se posera la question de la succession des sociétés de notre génération. En ce qui nous concerne, notre fonds de dotation actionnaires devrait nous mettre à l'abri. L'écosystème des spécialistes de la bio doit résister, car leur vocation est de faire bouger les lignes. Quand les acteurs des cosmétiques bio ont parlé des parabens, des sels d'aluminium, des phtalates, etc., cela a, indirectement, tiré vers le haut le niveau d'exigence des produits non certifiés.
Si vous pouviez imposer une mesure gouvernementale, quelle serait-elle ?
L'égalité des chances. Que les aides de l'Etat à l'hectare soit a minima équivalentes et si possible plus favorables en agriculture bio qu'en conventionnel.
En tant que dirigeant, quels conseils donneriez-vous à de jeunes entrepreneurs pour réussir sur le marché bio ?
Je suggère d'adopter une forme de sobriété. Nous avons pu passer les zones d'orages car nous avions mis de côté quand ça allait bien. Nous avons toujours conservé plus de 75 % des bénéfices. Je conseille également de garder à l'esprit de travailler en permanence sur l'amélioration continue car nous pouvons sans cesse faire mieux.
Quelle est la personne qui vous a le plus inspiré ?
Il y en a beaucoup ! S'il faut en choisir un, ce sera Yvon Chouinard, le fondateur de Patagonia. Un amoureux de la nature qui a développé son entreprise sur l'axe de l'écoconception. C'est aussi le pionnier du 1 % for the planet.